Deuxième séance : 21 mars 2026

Le papier tue-mouche

Dans cette deuxième séance, on commence par lire ensemble un extrait de Malpertuis. Cet extrait, c’est le suivant :

***

Je quittai ma chambre à la hâte.

Une clarté blafarde rôdait par les couloirs où les lampes étaient éteintes, laissant traîner une odeur grasse d’huile refroidie et de mèches carbonisées. J’atteignis le hall du rez-de-chaussée qui aboutissait aux escaliers des cuisines, quand soudain, dans l’ombre, à travers les barreaux, une main livide me saisit aux épaules. Je poussai un cri.

— Chut ! Chut ! n’appelez personne. il ne faut pas qu’on le sache, supplia une voix lamentable.

Je me trouvai en face de Lampernisse. Il tremblait de tous ses membres et sa silhouette décharnée s’agitait comme un buisson sous l’orage.

C’est vous qui avez posé le piège, gémissait-il. Alors… vous saviez… ? Je n’aurais jamais osé… Eh bien. l’un d’eux s’y est pris !! Venez le voir, moi, je n’oserais jamais y aller seul. Je me tiendrai derrière vous, loin derrière vous. Croyez-vous que ce sont eux qui éteignent les lampes ?

Il était inutile de s’opposer à la volonté du vieux, sa main serrait mon bras comme un étau et il m’attirait dans l’escalier avec une vigueur surprenante. Je refis l’ascension de l’avant-veille, cette fois-ci avec une vélocité déconcertante, car Lampernisse m’emportait littéralement. Jamais il n’avait dû être plus loquace qu’en ces minutes fébriles, ni plus heureux, car, dans l’infâme broussaille de son visage, ses yeux brillaient d’une joie de brasier. Il s’approcha de moi d’un air de mystère, comme pour une grave confidence :

Au fond, je sais bien que c’est Lui… Mais pourquoi ne pourrait-il oublier, Lui aussi, et en même temps, m’oublier moi ? Les heures et les puissances sont soumises ici à d’étranges volontés qui tour à tour imposent l’oubli et le souvenir. Et s’il avait oublié, et que ce fussent eux qui éteignent les lampes ? Je crois les connaître. De rage d’être petits, ils singent ce qui est grand. Mais ils ne sont pas inscrits sur le rôle du Destin, aucune tâche ne leur y fut assignée. Alors on pourrait les prendre à un méchant piège à rats… aha ! et leur compte serait bon. Je les tuerais, je leur ferais subir des tortures et garderais mes lampes allumées, sans que personne osât encore me voler les couleurs ?

Je ne sais de qui vous parlez, ni ne vous comprends, Lampernisse, dis-je doucement.

Ah, dit-il, en vérité, ici on ne pourrait répondre autrement.

Son fébrile entrain tomba en atteignant les derniers échelons du roidillon des greniers.

Attendez, murmura-t-il, n’entendez-vous rien ?

Il tremblait si fort que ses frissons se communiquaient à mon corps comme de brèves décharges d’une bouteille de Leyde. Oui, j’entendais en effet. C’était un bruit mince et aigu, vrillant le tympan, celui d’une lime minuscule maniée avec frénésie. Par moments, il se coupait de courtes haltes pendant lesquelles on entendait un pépiement d’oiseaux en colère.

Mon Dieu! sanglotait Lampernisse, on Le délivre !

Je le repoussai en le raillant.

Depuis quand les rats se servent-ils de limes de fer pour ouvrir les pièges à leurs camarades ?

Les griffes livides du vieillard s’abattirent sur moi comme des serres de rapace.

Ne dites plus rien… et surtout n’ouvrez pas la trappe ! Ils se répandraient par toute la maison ! I n’y aurait plus jamais de lumière ! Entendez-vous, malheureux ? Ni lampes, ni soleil, ni lune. ce serait la nuit éternelle de la damnation. Allons-nous-en !

Derrière la trappe, j’entendis un claquement sec de tige rompue, un appel aigu, et puis des rires. Oh ! des rires tout menus, mais tellement stridents qu’ils semblaient faits de pinces et de lames… Je me débattis contre l’étreinte de Lampernisse et, d’une sournoise ruade qui lui arracha un gémissement de souffrance, je me libérai.

Je veux voir ! m’écriai-je avec énergie.

Le vieux eut un rauquement sauvage et se laissa tomber ; un moment après, je l’entendis dégringoler les escaliers en poussant de lugubres lamentations. À présent, le silence régnait derrière la trappe. Je la poussai des épaules. De blêmes lueurs d’aube filtraient par les lucarnes ; à quelques pieds de moi se trouvait le piège aux grillages éventrés. Je le soulevai avec terreur et dégoût : une perle rouge brillait faiblement sur la planchette de buis frotté ; larme de sang frais. Et, à un pouce de là, s’agrippant à l’un des appâts.… Une main. Une main coupée, à la section rose et nette. Une main parfaite, à la peau fine et brune, grande comme… une mouche vulgaire.

Mais à chacun des doigts de cette affreuse miniature, poussait un ongle pointu comme une aiguille, d’une longueur démesurée. Je rejetai loin de moi, dans le coin le plus sombre, le piège et son hideuse merveille. Il faisait encore nuit dans le grenier où l’aube grandissait à peine, et dans la demi-ténèbre, je vis.

Je vis quelque chose dont la taille ne devait pas dépasser celle d’un rat ordinaire. C’était un être à formes humaines, mais hideusement naines. Derrière lui, d’autres, identiques en tous points, se pressaient. C’étaient des marmousets, d’immondes insectes ayant dérobé à la Divinité une image sacrée par la ressemblance. Et ces êtres, pourtant minuscules, étaient l’expression même de l’horreur, de la colère, de la haine et de la menace.

Je poussai un cri strident, prévoyant l’assaut des monstruosités minuscules, et ma retraite ressembla en tous points à celle de Lampernisse : je me laissai tomber du roidillon, je bondis du haut des marches, je traversai en flèche le vaste espace des paliers.

***

Ici, on le voit, notre héros a posé des pièges à rats dans la maison de Malpertuis, car il était dérangé par la présence de nuisibles et pensait pouvoir les capturer. Or, à la place, dans ce piège, se trouvent prises des créatures monstrueuses.

Je vais vous demander d’écrire en plusieurs phases :



1. Vous avez déjà mentionné lors de la première séance votre maison hantée, son architecture, les conditions qui forcent votre personnage à y séjourner. A présent, vous allez écrire un paragraphe sur l’installation de votre personnage pour y passer sa première nuit. Description minutieuse de la chambre, des objets qui s’y trouvent déjà et des effets personnels que votre personnage y ajoute. Ce passage sera écrit de façon comportementaliste, c’est à dire par une écriture qui observe des actes de façon totalement neutre, en phrases lapidaires, sans aucune introspection, interprétation ni commentaire. Par des phrases simples, sujet-verbe-complément, contenant chacune un mot-matière, comme disait Simenon. C’est à dire un mot en 3D : chaise, table. Ici, on ménage un petit repos à notre lecteurice : pas d’émotions, pas de peur dans ce paragraphe.

Exemple avec Dominique Manotti dans Nos fantastiques années fric


Bornand traverse la rue, grimpe dans les étages de l’Elysée. Son bureau est une petite pièce confortable sous les combles, qui ouvre par deux fenêtres sur les toits. Beaucoup de calme et de lumière. Grandes armoires en acajou sur deux murs, fermées à clé, bons fauteuils, quelques gravures anglaises du xIx° siècle représentant des scènes de chasse à courre, moquette et tentures vertes. Et au milieu de la pièce, un bureau ministre anglais, avec un plateau recouvert de cuir fauve. Posés dessus, un bloc de papier, un verre de cristal rempli de stylos et de feutres, et une lampe de style Art déco, en pâte de verre de couleur. Fernandez l’attend.

Ce paragraphe commencera par :

D’abord, dormir un peu.”

2. Quand soudain, vous ferez surgir, pile au moment où votre personnage principal ira se coucher, un domestique, qui toquera à sa porte et lui expliquera qu’il est définitivement attaché à la maison et continuera à y vivre, en tant que son domestique, durant toute la durée de son séjour ici. &Ce domestique a un propos délirant, difficile à comprendre.

Pour matérialiser le délire du domestique, je vous donne en exemple cet extrait d’un poème trouvé dans le recueil Cadavre grand m’a raconté, Anthologie de la poésie des fous et des crétins dans le nord de la France.

Palestine, rustine sur la chambre à air du désert. Oui, j’ai couru, ru, ru !

Steeple dément, rude périple, mais c’est par l’Esprit,

Maudits, que je suis loin de vous.

Comme il ne tient qu’à votre unique vouloir,

Omnipuissants Docteurs de la Médecine Psychiatrique,

De me coincer avec votre bedaine contre les murs

Couloirs, couloirs, couloirs, dont les ampoules électriques

N’ont jamais eu droit au repos si ce n’est dans leur mort.


Donc votre personnage de domestique s’exprime plus ou moins en vers, il fait sonner les mots, (comme dans Palestine, rustine, ou dans couru, ru, ru). Il a une idée très simple à faire passer à votre personnage principal : J’habite ici avec vous et je suis votre serviteur. Et pourtant, il va exprimer cette idée de façon très ampoulée, très difficile à comprendre, en y incrustant des mots qui n’ont rien à voir :

Psychiatrie, Palestine, mer morte, spectre, épouvantail.

Dans ce paragraphe, le domestique dit aussi son nom.

3. Le lendemain soir. Votre personnage a mal dormi la nuit précédente à cause du bruit d’un parasite (à vous de décider ce qu’il suppose : mouches, loirs, cafards, moustiques, rats, vrillettes … tout est possible !). Et donc au cours de la journée, il a installé des pièges dans la maison. Ce troisième paragraphe a lieu au moment où il se couche en espérant que cette nuit sera bonne, débarrassée des nuisibles qui ont troublé la précédente. Je vous propose de reprendre l’écriture comportementaliste pour ce paragraphe. Pour vous lancer, voici les premiers mots de ce quatrième paragraphe tout en phrases courtes et nominales :

“Enfin la nuit. Froide.”

4. Enfin, comme dans le texte de Malpertuis, votre personnage principal est réveillé en pleine nuit par le domestique, qui terrifié, délire à nouveau et cherche à l’amener vers les pièges qu’il a posés, pour lui montrer quelles bêtes y ont été prises. Comme dans le texte extrait de Malpertuis, le domestique explique à votre personnage qu’il sait depuis longtemps que ces créatures sont présentes dans la maison, et qu’enfin, grâce aux pièges (qu’il remercie votre personnage d’avoir posés!), il va pouvoir les voir, et les tuer. Et il raconte ça de façon totalement délirante et chantante, comme tout à l’heure. Pour ce délire-là, je vous propose de vous inspirer de ceux, littéraires de Jean-Pierre Brisset, prince des penseurs. Abusez du mot valise et de l’homophonie, comme dans chapeau de paille, paillasson, somnambule, bulletin, tintamarre.


À ce eau, à seau, à ce haut, assaut. À le, à saut, à l’assaut ! Sur le saut-le,
sur le saule, sur le sol.

5. Puis l’horreur survient, et là je vous laisse imaginer, d’abord au plan sonore puis au plan visuel, ce que perçoit votre personnage, avant de retourner, terrorisé, se cacher sous sa couette.

D’abord, un bruit.

Ensuite, du sang.

Et enfin, le monstre lui-même, blessé, pris au piège.

Merci pour votre participation, et on se retrouve le 4 avril pour la prochaine séance !