Quatrième séance : 16 mai 2026
Le valet-robot
À ce stade, on commence à avoir un peu de matière. L’horreur de notre histoire s’est, à certains endroits, transformée en effets comiques. (On a bien rigolé à la médiathèque).
Mais peut-être qu’on va réussir, pendant cette quatrième séance, à raccrocher la tonalité horrifique qui était l’intention première de cet atelier.
Je vous propose de revenir sur le personnage du domestique que vous aviez créé lors de la deuxième séance de cet atelier.
À nouveau nous allons nous appuyer sur le texte de Jean Ray et sur la description qu’il propose d’un domestique nommé Tchiek.
Dans le passage que je cite ici, notre narrateur se rend compte que Tchiek est non un être humain, mais une masse de matière animée par quelque maléfice propre à la maison, qui lui donne la docilité et la force surhumaine nécessaires à l’entretien de la demeure de Malpertuis.
***
La porte fut refermée avec violence ; une rumeur sourde montait du rez-de-chaussée, entrecoupée de « Tchiek ! Tchiek ! » rageurs.
C’était jour de nettoyage et l’informe nettoyeur circulait par les couloirs.
Les pas énormes de la puissante masse de chair montaient à présent vers moi, puis cessèrent brusquement.
Je me penchai au-dessus de la rampe d’escalier.
Tchiek se tenait immobile, comme un automate aux ressorts brusquement rompus, les bras ballants, les jambes écartées.
Je quittai mon observatoire et m’approchai de lui à le toucher.
— Tchiek ! murmurai-je, Tchiek !
Il ne bougea pas. Je lui touchai la main et la sentis froide et dure comme de la pierre.
— Tchiek !
Ma main frôla son front.
Je la retirai avec dégoût. Je touchais de nouveau une pierre glacée, mais cette fois-ci visqueuse comme si elle venait d’être tirée d’un égout.
— Sst ! attention, petit maître !
Je levai vivement la tête : Lampernisse se penchait au-dessus de la rampe d’escalier à deux pieds de mon visage.
— Qu’est-ce là ? demandai-je à voix basse en lui montrant la répugnante statue de chair.
Il se mit à rire.
— C’est rien !
— Mais encore ?
Lampernisse riait de plus belle.
— Tu sais où se trouve la petite remise en planches où Griboin garde ses engins de pêche ? Oui ? Eh bien ! Tout à l’heure, soulève ses filets, Mais je te le dis, c’est rien… rien.
Et comme je restais devant lui, indécis et mécontent, il reprit cet air mystérieux de confidence que je lui vis un jour à l’approche des greniers.
— Rien… mais il fut quelque chose de grand, d’énorme. Cette brute soulevait des montagnes aussi aisément qu’il déplace aujourd’hui les seaux de l’eau du ménage. Ivre de puissance et d’orgueil, il entreprit la plus formidable des révoltes ! Tchiek… Tchiek.. c’est le bruit que font les corps des vaincus qui glissent dans l’abîme… Tchiek… Tchiek… à peine le cri d’un oiseau qui meurt !
Il s’enfuit tout à coup et cessa de rire. Je reculai dans l’ombre et l’instant d’après j’entendis de nouveau les « Tchiek ! Tchiek ! » de l’informe créature. Dans l’après-midi, je suivis le conseil de Lampernisse.
La remise se trouvait à proximité de la haute muraille qui entourait le vaste jardin de Malpertuis, la porte, privée de loquet et de serrure, était entrouverte.
Les engins de pêche du père Griboin s’y trouvaient soigneusement rangés dans un coin, à côté de quelques instruments de jardinage et d’une brouette hors d’usage. Dans un autre coin, de gros filets bruns s’entassaient en hauteur.
Je les soulevai et mes mains frémirent en touchant un gros chapeau de feutre dur.
Tchiek était là, tassé sur lui-même, froid et inerte,
— J’ai dit : rien !
Je me retournai et je vis Lampernisse brandissant un gros dard rouillé.
— Rien… rien… voyez donc !
Avant que je pusse arrêter sa main, le dard avait frappé en plein la face de pierre.
Je criai d’effroi en entendant un sifflement de serpent et en voyant soudain Tchiek s’affaisser et disparaître.
— Vous voyez ! triompha Lampernisse.
Il n’y avait plus, au milieu des filets de grosse corde brune, qu’une peau fripée mêlée à une bure poisseuse.
— Lampernisse, suppliai-je, il faut m’expliquer ce qui vient d’arriver !
— J’ai montré qu’il n’était… rien, s’esclaffa Lampernisse.
Mais tout à coup il redevint maussade et distant.
— Un esclave et c’est justice…
Je retournai à la maison ; en gravissant le perron d’entrée, je sentis une caresse glacée sur ma joue :
les premiers flocons de neige voltigeaient dans le crépuscule.
***
Je vous propose de vous saisir de l’idée de Jean Ray pour faire faire au narrateur/à la narratrice de votre texte une découverte analogue, qui va éclairer rétrospectivement tout son parcours dans la maison, et faire planer une menace sur elle/lui-même.
Premièrement, vous allez écrire un paragraphe au cours duquel votre personnage principal voit, par la fenêtre, le domestique de votre maison hantée s’affairer dans le jardin de la propriété. Votre personnage devra s’étonner de la force surhumaine du domestique. Vous devrez donc faire faire au domestique une tâche normalement irréalisable par un humain. Il peut par exemple creuser une piscine à mains nues, élaguer un frêne de huit mètres de haut avec un opinel et sans baudrier, abattre ou dessoucher de gros arbres, broyer des branches, terrasser une zone du jardin …
Votre personnage devra comparer le personnage du domestique à une machine (tronçonneuse, broyeur de branches, mini-pelle, brouette motorisée, motoculteur lourd) pour illustrer son étonnement face à la force de cet individu. Une fois le travail accompli, le domestique rentre dans la miniuscule cabane de jardin et n’en sort plus – au grand étonnement de votre personnage principal, qui guette la porte durant un bon quart d’heure. Ce paragraphe devra commencer par :
Ma fenêtre était ouverte et la silhouette de [nom du domestique] se dessinait sur la haie de cyprès qui délimitait le jardin.
Deuxièmement, votre personnage va, comme le malheureux héros de Malpertuis, se rendre dans la cabane du fond du jardin, et y découvre le domestique, rangé, plié en deux, inanimé.Cette vision va susciter chez votre personnage un vif effroi : tout d’abord il va repasser en revue toutes les circonstances qui l’ont amené à venir vivre dans cette maison, en les éprouvant, soudain, comme extrêmement suspectes. Puis il va en déduire que lui aussi, bientôt, sera dévitalisé, robotisé, réduit en esclavage, amené à devenir l’un des domestiques esclaves de la maison. Votre paragraphe descriptif devra commencer par :
[Outils de jardin de votre choix] s’y trouvaient soigneusement rangés dans un coin, à côté de [Outils et machines de jardin de votre choix]. Dans un autre coin, de gros filets bruns s'entassaient en hauteur. Je les soulevai et mes mains frémirent en touchant un gros chapeau de feutre dur. [Nom du domestique] était là, tassé sur lui-même, froid et inerte.
Puis vous nous plongerez dans la psychologie et les angoisses délirantes de votre personnage.