Sixième séance : mon cher couteau
Mon cher couteau
Aujourd’hui se termine cet atelier d’écriture.
On va commencer par lire un extrait de la fin du roman sur lequel on s’est appuyé tout au long du semestre.
Malpertuis est un roman construit comme un enchâssement de cinq points de vue internes, témoignages qui permettent, à la fin, de comprendre la vérité, et l’énigme de la maison hantée. Jean-Jacques Grandsire, le jeune-homme terrorisé par la maison hantée, n’est donc que l’un des cinq points de vue de la narration. Et entre autres révélations finales du roman, on a donc ce passage écrit sous le point de vue de l’abbé Doucedame, héritier du sortilège, qui confie tout ce qu’il en sait par écrit :

Ma tâche est achevée.
Le dernier feuillet a été relu et mis à la place que je jugeais la plus appropriée à la clarté de cette singulière et sombre histoire.
Je suis resté longtemps songeur en pensant qu’un amour effrayant se trouve à la base de ce drame mystérieux : une Euménide et une Gorgone se disputant le cœur d’un pauvre garçon de vingt ans qui, sans doute, ne se savait pas fils de dieux.
Quelle fut la destinée de ceux qui survécurent ? Ont-ils vieilli comme des humains et subi l’inexorable loi de la tombe, ont-ils participé à l’immortalité ou plutôt la longévité des dieux ?
J’ai écrit que ma tâche est achevée. Elle ne l’est pas !
Je sens qu’une mystérieuse et impérieuse volonté me pousse : il faut que je recherche et que je retrouve la cité et la maison.
Je partirai tantôt.
Avant de partir pour cette expédition qui me fait plus trembler que toutes les autres de mon aventureuse existence, j’ai relu une dernière fois les pages de cette histoire maléfique et j’ai apporté d’ultimes retouches à leur coordination. Il faut, en effet, que tout soit bien en ordre pour le cas où. Les ans ont jauni les pages du mémoire et le temps a dû ternir les pierres de la cité. Mais les dieux n’ont-ils pas survécu ?
***
Si vous avez suivi les séances qui précèdent, vous avez écrit une histoire qui se déroule sous le seul point de vue de la personne qui habite, contre son gré, la maison hantée.
Lors de cette séance, je vous propose, comme Jean Ray dans son roman, de changer de point de vue. Désormais, c’est l’entité qui hante la maison, qui parle (et qui écrit). Ou, du moins, une entité extérieure qui est à l’origine des phénomènes effrayants ayant eu lieu dans la maison, et qui poursuit ses propres desseins.
Cette entité écrit son journal intime ou bien une lettre pour la postérité, dans laquelle elle explique pourquoi elle a choisi, précisément, votre héros/héroïne pour victime. Elle explique aussi le choix des autres victimes (la personne devenue le valet-robot, et la personne devenue le pendu chantant).
L’entité explique, donc, qu’elle a souhaité punir et réduire en esclavage votre héroïne/héros, le valet robot et le pendu chantant, pour une raison précise : peut-être ont-iels participé ensemble à agir contre elle, par le passé ? A la harceler, en classe de CM2 ? Peut-être ont iels en commun un patrimoine génétique qui l’intéresse ? Peut-être ont-elles travaillé ensemble, sans le savoir, à une découverte scientifique, à l’invention d’une formule insecticide, ou à faire disparaître un être que l’entité aimait plus que tout au monde ?
(Si vous êtes à cours de motif, vous pouvez aussi vous amuser à faire de cette entité une sorte de deux ex machina.)
L’entité écrit, donc, et elle explique ses motifs. Cette première partie de l’atelier commencera par la phrase :
Ma tâche est achevée.
Et pour le finale de cet atelier d’écriture, j’ai décidé de nous permettre de nous appuyer sur un roman qui, s’il n’est pas un texte d’horreur, est tout de même horrifique, et très puissant. Il s’agit de La pianiste, d’Elfriede Jelinek.
Dans ce texte, le personnage principal, Erika, trente-six ans, vit sous le joug de sa mère depuis sa naissance. C’est sa mère, manipulatrice et tyrannique, qui a fait d’elle une pianiste virtuose, mais c’est aussi sa mère, avec qui elle vit seule et dont elle partage aussi le lit, qui l’a empêchée de s’épanouir, personnellement, musicalement, sexuellement. A la fin du livre, dans un sursaut de conscience et de haine vis à vis de sa mère, Erika est sortie de chez elle, et erre dans Vienne. Elle s’automutile, publiquement. Puis, comme une machine, elle retourne chez sa mère. Et on touche donc ici (selon moi) au paroxysme de l’horreur puisque le personnage, qui avait enfin réussi à mettre un pied en dehors de la zone d’oppression, y retourne, de son plein gré. Le roman a été adapté au cinéma par Mickael Haneke (qui d’autre?) et c’est Isabelle Huppert qui joue le rôle de la victime.

Voici le passage en question, qui est donc la fin du roman :
Erika traverse des places vides devant des musées. Des pigeons s’envolent. Face à une telle détermination ! Des touristes restent d’abord bouche bée devant l’impératrice Marie-Thérèse, puis devant Erika, et retournent à MarieThérèse. Des portails grincent. Des horaires d’ouverture sont affichés. Les trams sur le Ring démarrent au feu vert. Poudroiement du soleil. Derrière les grilles du Burggarten de jeunes mères attaquent leur marche journalière. Les premiers interdits pleuvent sur le gravillon des allées. Du haut de leur taille les mères distillent leur fiel. Des hurlements, arme miracle, y répondent crescendo. Partout l’on converse à deux ou à plusieurs. Des collègues se retrouvent, des amis se disputent. Un flot d’automobilistes se déverse vigoureusement sur le carrefour de l’Opéra, car les piétons se sont soustraits à leurs yeux et évoluent sous terre, où ils sont seuls responsables des dégâts qu’ils provoquent. Ici pas de bouc émissaire, car pas d’automobilistes. Des magasins sont pris d’assaut, après avoir été soigneusement expertisés de l’extérieur. Déjà des flâneurs sans but. Sur le Ring des immeubles de bureaux engloutissent les uns après les autres des employés import-export. Dans la pâtisserie Aïda, des mères déplorent l’activité sexuelle de leurs filles qui, dès le début, leur paraît dangereusement précoce. Elles louent leurs fils qui investissent dans les études et dans le sport.
L’égarement d’un couteau en acier et en os dans son sac gagne Erika Kohut. Est-ce un couteau qui s’en va en voyage, ou est-ce Erika qui va à Canossa implorer le pardon de l’homme ? Elle l’ignore encore et en décidera sur place. Pour l’instant le couteau est donné favori. Qu’il danse ! La femme met le cap sur le pavillon de la Sécession et lève librement la tête vers le Chou d’or. Sous la coupole un peintre connu dans toute la ville expose aujourd’hui des choses après lesquelles l’art ne peut plus être ce qu’il était auparavant. D’ici on entrevoit déjà le pôle opposé de l’art, la technique. Erika emprunte le passage souterrain puis traverse le Resselpark. Du vent par rafales. Déjà les échos multiples d’une jeunesse avide de s’instruire. Des regards frôlent Erika, qui s’y expose. Enfin des regards qui me frôlent, moi aussi, jubile Erika. Ces regards, année après année, elle les a évités en restant monolithique. Mais qui sait attendre finira bien par percer. Erika ne s’expose pas sans armes aux regards, n’est-ce pas mon brave couteau ! Quelqu’un rit. Tout le monde ne rit pas aussi fort. La plupart ne rient pas. Ils ne rient pas, parce qu’en dehors d’eux-mêmes ils ne voient rien. Ils ne remarquent pas Erika.[…]
Des fenêtres étincellent dans la lumière, Leurs bat. tants ne s’ouvrent pas à cette femme. Ils ne s’ouvrent pas à tout le monde. Nul être bon, bien qu’on l’appelle, Beaucoup voudraient aider mais ne le font pas. La femme tourne le cou le plus possible et montre les dents comme un cheval malade. Personne ne porte la main sur elle, personne ne la décharge de quoi que ce soit. Elle regarde faiblement en arrière, par-dessus son épaule. Que le couteau plonge dans son cœur et s’y retourne deux fois ! Le reste d’énergie qui lui eût été nécessaire manque, ses regards ne tombent sur rien, et sans un sursaut de rage, de colère ou de passion Erika K. enfonce le couteau quelque part dans son épaule, d’où aussitôt jaillit le sang. Blessure bénigne, à préserver seulement de la saleté et de l’infection. Le monde, intact, ne s’arrête pas. Les jeunes gens ont certainement disparu pour longtemps dans le bâtiment. Une maison jouxte l’autre. Le couteau regagne le sac. Dans l’épaule d’Erika bâille une fente, le délicat tissu s’est séparé sans résistance. L’acier est entré, et Erika s’en va. À pied. Elle porte une main à sa blessure. Personne ne la suit. Beaucoup viennent à sa rencontre et se séparent contre elle, vagues contre l’étrave insensible d’un navire. Aucune des douleurs atroces auxquelles elle s’attend à tout instant ne survient. Un pare-brise flamboie. Le dos d’Erika avec sa fermeture Éclair entrouverte chauffe. Le dos est doucement réchauffé par un soleil de plus en plus fort. Erika marche et marche encore. Son dos se réchauffe au soleil, Du sang suinte d’Erika. Des gens lèvent les yeux de son épaule vers son visage. Quelques-uns se retournent même. Pas tous. Erika sait dans quelle direction elle doit aller. Elle rentre chez elle. Elle marche, et lentement accélère le pas.
Voici ce que je vous propose. Votre personnage vient d’être terrifié par la découverte du pendu chantant. Hagard, il sort de la maison et du jardin, et se met à errer dans le quartier. Dans sa terreur il emporté, en sortant, un couteau (ou un objet coupant) appartenant à la maison. Votre paragraphe commence par les mots :
Je m’en vais. Je traverse la place devant le musée.
Là, vous pouvez décrire les passantes, les passants que croise votre personnage. Les regards que ceux-ci lui jettent. L’indifférence, le jugement, la peur, le mépris, tout ce que votre personnage peut lire, tout à tour, dans ces regards. Puis vous poursuivrez avec la phrase de Jelinek (à un pronom près !) :
Mais je ne m’expose pas, sans armes, aux regards ! N’est-ce pas, mon cher couteau ?
Bien sûr, si l’arme choisie est autre chose qu’un couteau, allez-y de votre “n’est-ce pas, mon cher coupe-papier ?”. (Une participante de l’atelier à la médiathèque, donc l’héroïne s’était armée d’un tournevis, a même profité de cette contrainte pour donner un petit surnom à celui-ci : “N’est-ce pas, mon cher Tête-plate ?”) Partant de là, trois choses :
1. En une phrase, vous décrivez l’arme tenue par votre personnage, en même temps que la satisfaction qu’éprouve celui-ci à se savoir en possession de cette arme.
2. Puis votre personnage vit, dans un éclair de révélation. Un flash mémoriel, du type : “Mais oui ! Il me semblait bien reconnaître les visages du pendu chantant et du valet robot ! Si nous avons été réunis dans cette maison, c’est sans doute parce que nous avons toustes les trois … (et là, vous reprenez le motif de vengeance que votre entité avait développé dans son courrier/journal intime, dans le paragraphe précédent).”
3. Choqué par cette réminiscence, votre personnage cherche, dans le regard des passants, une humanité, un sourire, une attention qui lui laisseraient entrevoir une forme de rédemption. Et, bien sûr, dans les regards des passants, il ne trouve rien de tout ça. Décrivez-nous ces passants indifférents ou hostiles, dans le décor urbain, et ce que cela suscite dans le cœur de votre personnage.
C’est à ce moment-là que, de désespoir, comme dans le roman de Jelinek, votre personnage va se mutiler.
Et comme personne ne me décharge de quoi que ce soit, j’enfonce le couteau quelque part dans mon épaule d’où, aussitôt, jaillit le sang.
Puis votre personnage remarque qu’étonnamment, il ne ressent rien de la douleur escomptée. Il va en arriver à douter d’être encore en vie. La maison l’a-t-elle déjà dévitalisé, comme les autres ? Donnez-nous à ressentir cette étrange absence de douleur, et les pensées qui en découlent.
Enfin, on utilisera en fin de nouvelle, à la première personne, la phrase finale du roman de Jelinek :
Des gens lèvent les yeux, de ma blessure vers mon visage. Quelques uns se retournent. Pas tous. Je sais dans quelle direction je dois aller. Je retourne à la maison. Je marche et, lentement, j’accélère le pas.
Si votre maison hantée porte un nom, par exemple “Villa Tamaris”, mettez-bien le nom de votre maison hantée dans la dernière phrase de votre nouvelle. “Je retourne à la Villa Tamaris. Je marche et, lentement, j’accélère le pas”.
***
C’est la fin de ce semestre d’écriture. J’ai tenté de vous guider vers l’écriture d’une nouvelle horrifique basée sur la lecture de Malpertuis de Jean Ray.
Merci à la médiathèque et aux participant·es, qui ont fait de cet atelier un véritable laboratoire. Certains des textes qui y sont nés m’ont donné le frisson, et j’espère vraiment pouvoir les relire un jour sous une forme imprimée et retravaillée !