Cinquième séance : Le pendu chantant

Le pendu chantant

On arrive presque à la fin de cet atelier d’écriture qui a duré six mois. C’est aujourd’hui l’avant-dernière séance, il faut donc qu’on arrive à une forme de résolution. Voici les éléments que je vous impose :

  • Quelle que soit l’entité qui hante la maison que vous avez créée, celle-ci a un certain goût pour l’hygiène, les bosquets taillés et les parquets cirés. Et surtout, si la maison qu’elle hante se détériorait gravement, si la piscine gonflable devenait une pouponnière de moustiques tigres, si le chêne du jardin menaçait de s’affaler sur le carpark des voisins, si le jardin devenait un cloaque, l’entité elle-même finirait par en pâtir – soit que les voisins finiraient par se plaindre, soit qu’un promoteur finirait par racheter la maison pour en faire autre chose – et chasser son occupant maléfique.
    Bref, l’entité, l’égrégore, le fantôme, quel qu’il soit, a tout intérêt à ce que cette maison qu’il hante soit proprement entretenue ! Et donc, régulièrement, il contacte par internet des personnes en mal de logement, pour leur proposer de venir habiter ici gratis. Puis il en fait des sortes d’esclaves décérébrés et dévitalisés, aux forces surhumaines, au service de l’entretien de la propriété – à l’image du domestique que vous avez fait rencontrer à votre personnage au cours de votre texte. Et quand ces esclaves s’épuisent, s’enfuient ou meurent, ou bien quand leur force de travail est insuffisante à réaliser toutes les tâches nécessaire, l’entité en cherche d’autres. Et c’est ainsi que l’héroïne ou le héros de votre histoire s’est retrouvé là.

  • En ce qui concerne la nature de l’entité qui hante cette maison, de ses motifs et de l’histoire qui la lie à ce bâti, vous avez toute latitude, je ne vous impose rien !

Partant de ces éléments que je viens de vous donner, voici ce que je vous propose d’écrire aujourd’hui. Tout d’abord, on va partir comme toujours de la lecture d’un extrait du roman Malpertuis, où le héros, qui vit en colocation avec tous les héritiers dans la demeure maléfique de Malpertuis, découvre celui de ses colocataires pour lequel il avait le plus de sympathie, pendu.



À l’endroit de Mathias Krook, je ressentais une sympathie assez marquée, bien que j’eusse rarement l’occasion de m’entretenir longuement avec lui. Il avait un joli visage de fille, souriait de toutes ses dents blanches, me faisait de loin des gestes d’amitié.

Son agréable voix de ténorino, montant parfois du fond de son officine, faisait oublier les trop lourds silences de Malpertuis. Nancy assurait qu’il composait lui-même ses chansons, et l’une d’elles chantera funèbrement dans ma mémoire jusqu’à mon terme terrestre. L’air très attrayant, d’un rythme de valse lente, s’adaptait, avec quelques hésitations, aux magnifiques paroles du Cantique des Cantiques :

Je suis la rose de Saaron, et le lys de la vallée…

Ton nom est comme un parfum répandu…

Nancy l’aimait beaucoup et, en ses moments de bonne humeur, elle ne se lassait pas de le fredonner.

Comme je regardais le magasin éclairé, la voix de Mathias s’éleva et le Cantique des Cantiques parla d’amour et de beauté dans la nuit hostile de la maison.

Je guettais depuis trop longtemps l’occasion de pouvoir m’entretenir seul avec Mathias Krook, pour la laisser échapper. Vivement, je parcourus le couloir et entrai dans la boutique de couleurs.

À mon étonnement, je la trouvai vide de toute présence, alors que le chant s’élevait tout près de moi.

Je suis la rose de Saaron…

— Mathias ! Appelai-je.

Et le lys de la vallée !

— Mathias Krook ! Répétai-je.

Ton nom est comme un parfum répandu…

Le chant cessa ; je n’entendis plus que le murmure pressé du papillon de gaz au bout de son tube de cuivre.

— Eh bien ! Mathias, pourquoi vous cachez-vous ? Je voudrais vous demander… Non, vous raconter plutôt…

Je suis la rose de Saaron…

Je fis un bond en arrière, heurtant le comptoir.

La voix s’élevait de nouveau. C’était bien celle de Mathias, mais elle montait avec une ampleur soudain accrue.

Et le lys de la vallée…

Je portai la main aux oreilles. La chanson roulait comme un tonnerre, faisant vibrer le verre des bocaux et des vitres.

Ton nom est comme un parfum répandu !

Je ne pus y tenir. Ce n’était plus une voix humaine mais une cataracte furieuse, un mascaret de sons et de notes, qui se brisait contre les murs, ébranlait la voûte, grondait autour de moi en une effroyable tornade sonore. J’allais m’enfuir, appelant au secours, quand je vis le chanteur.

Il se tenait dans l’angle de la porte et il était immense, car il dépassait le comptoir bien plus que Mathias Krook ne le faisait d’habitude. Mes regards glissaient le long de son corps ; je ne voyais pas sa tête noyée dans l’ombre, mais ses mains, longues et blanches, ses genoux qu’il avait un peu aigus et qui pointaient sous le drap du pantalon, ses pieds enfin…

Ah ! la dansante clarté du gaz qui allumait le vernis de ses chaussures passait sous elles. Il y avait de la lumière sous les pieds de Mathias ! Et ses pieds reposaient, immobiles, sur le vide de l’air…

Mais il chantait, chantait, d’une voix épouvantable qui faisait frémir les verres gradués du comptoir, la balance romaine aux lourdes conques de cuivre, les mille choses qui ne bougent jamais.

J’étais déjà au bout du vestibule, tout près de la salle à manger, quand je retrouvai une voix pour hurler mon horreur.

— Mathias est mort… Il est pendu dans la boutique !

Derrière la porte, j’entendis le bruit argentin d’une fourchette qui tombait par terre, puis la chute bruyante d’une chaise ; les voix ne s’élevèrent qu’après une longue minute d’énorme silence. Entre-temps, je répétai avec fureur :

— Pendu dans la boutique ! Pendu dans la boutique !

J’allais ajouter :

— Et il chante toujours ! quand les deux battants de la porte s’ouvrirent avec fracas : le monde se ruait en torrent dans le corridor.


Dans cette séance, votre héroïne/héros va achever de découvrir une partie du secret de la maison. son intuition (développée en séance 4) va se révéler juste : il est bien destiné par les forces maléfiques qui hantent la maison à devenir une sorte d’esclave domestique. Et cela, il va le découvrir par le biais d’une chanson, que nous allons commencer par écrire.

🖋️Première étape de cet atelier, donc :

Vous allez choisir une chanson française que vous connaissez bien, garder son air et une petite partie des paroles, et modifier le reste des paroles pour coller à notre histoire. C’est ce qu’on appelle faire une goguette. Si vous n’avez jamais entendu de goguette, voici l’une de celles du groupe “Les goguettes en trio, mais à quatre”.

Un autre exemple pour vous inspirer : dans son livre À la ligne, Joseph Ponthus fait chanter son narrateur qui travaille à la chaîne dans une usine. Il lui fait chanter des chansons françaises connues dont il modifie seulement quelques vers, pour coller à la situation d’épuisement qu’il vit.

Regarder l’heure
Que tout le temps qui passe
Ne se rattrape guère
Rallumer une clope au cul de la dernière



À la ligne, Feuillets d’usine, Joseph Ponthus, 2019

À votre tour vous allez choisir une chanson connue et modifier au moins un vers sur deux. La personne qui chante cette chanson raconte qu’elle préférait mourir plutôt que de devenir esclave domestique de cette maison maudite et laver ses carreaux, et tailler ses buis, et battre ses tapis, et cirer ses parquets jusqu’à la fin de ses jours.
Si vous le souhaitez, vous pouvez ajouter au texte de votre chanson des astuces de survie ou bien un petit message de prévention que le pendu chantant adressera à notre héroïne/héros : Fuyez tant qu’il est encore temps, ou bien Frottez-vous le corps entier avec de l’herbe à chats, le monstre qui hante ces lieux déteste ça !.


🖋️Deuxième étape de notre atelier :

Votre héroïne/héros, tout·e pantelant·e de la macabre découverte faite à l’instant dans la cabane de jardin, retourne en hâte dans la maison et branche son enceinte bluetooth afin de se calmer et de recouvrer ses esprits au son de sa chanson préférée. Vous écrivez un paragraphe de réconfort, dans la cuisine ou dans la chambre. Un paragraphe qui ne contient aucune peur, et qui, à un moment, fait s’alterner des vers de la chanson originale avec des descriptions très simples des gestes de réconfort que réalise votre personnage. ⚠️On utilise dans ce premier paragraphe les paroles originales de la chanson, pas les paroles de la goguette que vous venez d’écrire.


Vers 1 de la chanson

Geste réconfortant 1

Vers 2 de la chanson

Geste réconfortant 2




Exemple:



Ce petit chemin… qui sent la noisette

J’enlève mes chaussures.

Ce petit chemin… n’a ni queue ni tête

J’allume la bouilloire et pioche un sachet de tisane dans la boîte-à-tisanes.


🖋️Troisième étape de notre atelier

La chanson préférée de votre personnage se termine, celui-ci se sent mieux, il éteint son enceinte bluetooth. Quand soudain, en provenance, semble-t-il, de la pièce voisine, il entend quelqu’un chanter cette même chanson. Il va se promener dans toute la maison en tendant l’oreille pour tenter de localiser la provenance de ce chant -qui venait, finalement, d’un peu plus loin que la pièce voisine. Tendant toujours l’oreille, il se rendra compte que ce ne sont pas exactement les bonnes paroles qui sont chantées – et que les paroles nouvelles lui révèlent le secret de la maison ! Puis dévoré de curiosité il finira par entrer dans une pièce où le son est beaucoup plus fort, sûr cette fois qu’il a enfin trouvé la source du chant. Il va la trouver vie, puis finir par y découvrir le pendu chantant. Tout au long du texte, vous alternez des actions du personnage avec des vers de la chanson, jusqu’à la découverte du corps du pendu.
Et voici la structure du dernier moment de votre texte :



Vivement, je parcourus le couloir et entrai dans la [pièce de votre choix] À mon étonnement, je la trouvai vide de toute présence, alors que le chant s’élevait tout près de moi. J’allais m’enfuir, quand enfin je vis le chanteur. Il se tenait dans l’angle de la porte. Mes regards glissaient le long de son corps.

[ici, description du visage du pendu – mais sans mentionner la corde -, puis de ses épaules, de son ventre, de ses hanches, de ses jambes, de ses chaussures]

Il y avait de la lumière sous ses pieds !

Merci pour votre participation, et au 4 juillet pour la dernière séance !