Première séance : 7 février 2026
L’arrivée dans une maison inquiétante
Décrire une maison dans son apparence extérieure, du point de vue d’un personnage qui la découvre avec un mauvais pressentiment, et avec l’idée qu’il va être contraint à y vivre.
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Dans le roman Malpertuis, les points de vue sur la maison sont enchâssés les uns dans les autres, et elle nous est décrite par un personnage qui s’en souvient, alors qu’il y a vécu et survécu, de nombreuses années auparavant :
Elle est là, avec ses énormes loges en balcon, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures grimaçantes de guivres et de tarasques, ses portes cloutées.
Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent.
Sa façade est un masque grave, où l’on cherche en vain quelque sérénité, c’est un visage tordu de fièvre, d’angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu’il y a d’abominable derrière lui. Les hommes qui s’endorment dans ses immenses chambres s’offrent au cauchemar, ceux qui y passent leurs jours doivent s’habituer à la compagnie d’ombres atroces de suppliciés, d’écorchés vivants, d’emmurés, que sais-je encore ?
Ainsi doit penser le passant qui s’arrête un instant dans son ombre, et qui s’enfuit aussitôt vers le bout de la rue où il y a quelques arbres, une fontaine murmurante, un pigeonnier de pierre blanche et une chapelle de la Vierge des Sept Douleurs.
Quand on se penche hors des fenêtres hautes de la maison, ce jardin ressemble à une vaste plaine gazonnée d’où jaillissent les trombes de verdure des arbres séculaires ; en vérité cette herbe est dure et rare, les fusains y sont étriqués et les halliers hâves ; seules les avoines folles et l’oseille sauvage triomphent du sol ingrat et rembourrent la base des murs.
Les arbres montent une garde hostile au jour et se montrent complaisants aux vies larvaires et à la richesse livide des cryptogames.
Mais la vie, telle qu’on la rêve parmi les arbres, y est restée en exil ; c’est en vain qu’on y épierait la promenade effrontée des merles, la fuite des ramiers; la colère des geais.
Une fois, à minuit, j’entendis la grêle chanson du lulu, la mystérieuse alouette des ténèbres, et [j’y vis] un signe de malheur et de menace.
Jean Ray, Malpertuis
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Ce que je vous demande de faire, moi, c’est plutôt de faire vivre à votre lecteurice la découverte de la maison en même temps que votre personnage lui-même, qui ne sait pas encore ce qui va lui arriver entre ses murs, mais qui a un très mauvais pressentiment. Comme dans ce texte :
– Vous êtes arrivée, susurra Google maps en agitant un petit drapeau à damier.
La voiture s’était arrêtée au pied de la maison. Claude leva les yeux vers une magnifique façade géminée, tout en poutres moussues, chaux blanche et bow-windows à petits carreaux, noyés dans une vigne-vierge qui rougeoyait. Il y avait des auvents d’ardoise grise, des balcons de bois roux, des épis de faîtage en forme de fuseau et des fenêtres noires et vitreuses comme les yeux sur les paquets de tabac. Claude dut aller récupérer son souffle au niveau de sa glotte : qu’est-ce que c’était beau ! Beaucoup trop beau pour être vrai. Ça va mal se passer. Elle avait l’habitude. Elle frissonna quand même et, après un temps de réflexion, gara sa voiture dans le sens de la fuite.
Catherine Dufour, Au bal des absents
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Votre personnage a un mauvais pressentiment lorsqu’il découvre la maison.
Mais attention : un mauvais pressentiment, ça ne s’exprime pas toujours aussi clairement. Ce n’est pas forcément un personnage qui se dit“Ouhlala, ça va mal se passer, je le sens”. Au contraire, ça peut être un personnage qui se dit, répétitivement et comme pour s’en convaincre, “Tout va bien, tout est parfaitement normal”. Comme ici :
La façade m’évoqua le visage d’un lépreux. Tels des serpents, des vignes vierges aux feuilles sombres s’y enroulaient avec tant de voracité qu’elles masquaient plusieurs fenêtres, émiettant le crépi et s’accrochant à la pierre jaunûâtre, devenue terne. Massive, la maison était surmontée d’un toit étrange, aux pentes recourbées. Ses murs étaient engloutis dans les hautes herbes sauvages d’une pelouse à l’abandon depuis longtemps, où des arbres bien trop grands paraissaient happer le manoir dans leurs ombres tordues.
— À terme, dit l’intendante, comme embarrassée, nous allons tout raser et construire une résidence.
Aussi sinistre fût-il, le bâtiment me préoccupait peu: je n’étais pas assez superstitieux pour croire aux fantômes, et ne baissai pas la tête au moment d’en franchir le seuil.
À l’intérieur, presque tout l’ameublement avait été retiré, de sorte que l’on s’y retrouvait dans des volumes vides, au papier peint vieillot, où le grincement de chaque pas sur le parquet lustré laissait un écho. Difficile d’y voir un lieu où pouvaient subsister des spectres, mis à part les silhouettes inoffensives laissées dans certaines pièces par des tableaux restés en place trop longtemps. Il n’y avait rien à visiter, aussi Mademoiselle Cinzana se contenta de vérifier que l’éclairage fonctionnait et de m’indiquer où se trouvaient les toilettes, avant de laisser ses escarpins gravir prestement l’escalier qui menait à l’étage.
Julien Hirt, La Phrase, nouvelle horrifique suisse extraite du recueil Sous nos monts hallucinés.
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Autre donnée importante : votre personnage, pour une raison qu’il vous reste à inventer, est forcé d’emménager là, et il n’a pas d’autre option. Ou du moins il a une raison impérieuse de s’y établir et d’y rester, malgré la peur que ce bâtiment lui inspire. Dans le roman de Jean Ray, c’est expliqué ainsi :
Je regardai le [notaire] avec terreur et respect. Il avait un visage très pâle et très long, que l’immense barbe cendreuse qui lui formait un énorme jabot, allongeait encore. Ses yeux étaient fixes et noirs et ses mains si belles qu’elles semblaient empruntées à des gisants d’église. Il était mal habillé et sa lévite verte luisait aux coutures.
— Schampe ! dit l’oncle Cassave, ces gens sont mes héritiers, dites-leur le montant de la fortune que je laisse après moi.
Le notaire se pencha sur ses papiers et prononça lentement un chiffre. C’était si énorme, si formidable, si fantastique, que le vertige s’empara un moment des esprits présents.
Ce fut tante Sylvie qui rompit le charme du nombre d’or, en s’écriant :
— Charles, tu démissionneras !
— Bien entendu ! ricana l’oncle Cassave, il ne pourrait faire autrement.
— Cette fortune, déclara le notaire, ne sera pas partagée.
Un murmure de déception terrifiée s’éleva, mais le notaire y Coupa court en continuant :
— Quand Quentin Moretus Cassave sera décédé, tout le monde ici présent, sous peine de se voir exclure immédiatement de l’héritage et de perdre tout avantage à venir, habitera et continuera de vivre sous ce toit.
— Mais nous avons une maison, notre propriété ! gémit Eléonore Cormélon.
— Ne m’interrompez pas, dit sévèrement le notaire. Ils y vivront jusqu’à leur mort, mais chacun touchera une rente annuelle, donc viagère, de …
Ce fut de nouveau un chiffre prodigieux qui tomba des lèvres minces de l’officier ministériel.
— On vendra la maison, entendis-je marmotter l’aînée des dames Cormélon.
— Tous y auront droit au gîte et au couvert, dont le testateur exige la perfection. Les époux Griboin, tout en ayant les mêmes avantages que les autres, resteront des serviteurs et ne l’oublieront jamais.
Le notaire fit une pause.
— Il ne sera apporté à la maison Malpertuis aucun changement, et au dernier vivant sera dévolue la fortune entière.
Jean Ray, Malpertuis
On le comprend, dans Malpertuis, le personnage reste dans la maison, malgré la peur, parce qu’il est cupide, tout simplement. Il veut toucher l’héritage. À vous d’inventer, dans votre histoire, les motivations de votre propre perso.
Enfin (dernière contrainte!), dans cet exercice, votre histoire se passe en 2026 et votre bâtiment n’est ni une demeure victorienne, ni un manoir gothique. La maison hantée que vous allez écrire est un bâtiment moderne, construit il y a moins de 60 ans. Montrez à votre lecteurice que vous êtes capable de lea terrifier avec la description d’une maison pavillonnaire des années 1970, d’une néo-bretonne des années 1980, d’un lotissement périurbain ou d’une maison de village de plain-pied avec courette, baie vitrée XXL et piscine gonflable.
En un mot : contournez la représentation habituelle de la maison hantée.
Si vous n’avez pas la chance de consulter avec nous les bouquins d’architecture moderne que nos médiathécaires ont mis à notre disposition spécialement pour l’atelier, à Quimper, et que vous participez à cet atelier à distance, vous pourrez trouver des inspirations architecturales sur l’onglet “locations” du site Le BonCoin, ou, selon le niveau de luxe que vous voulez accorder, dans l’horreur, à votre personnage, sur ce site web, par exemple, ou bien sur celui-là.
Résumons les 2 phases de cet atelier :
Les circonstances mènent votre personnage à devoir emménager précipitamment dans cette maison (moderne).
Vous expliquez, à la première personne du singulier et au passé, comment le personnage se retrouve à devoir emménager dans cet endroit. Héritage ? Prêt par un ami qui veut dépanner ? Annonce de location Airbnb étrangement bon marché ? Comme dans le roman Malpertuis, vous expliquez pour quelles raisons votre personnage est contraint d’emménager dans cette maison, et pour quelle raison il a le devoir ou la ferme intention d’y demeurer, quoi qu’il advienne. Ce premier moment de votre texte commence par la phrase “Mon bail finissait dans quarante-huit heures. “
Puis, votre personnage arrive devant la maison. Vous décrivez le détail de l’architecture extérieure mais aussi du jardin. Vous en profitez pour nous faire ressentir quelle impression la maison lui fait, et en particulier, vous faites transparaître un très mauvais pressentiment de votre personnage. Ce second moment de votre texte commence par la phrase“Elle était là.”
Attention, pour l’instant la maison en elle-même ne contient pas d’élément objectivement inquiétant. Pas de baignoire remplie de sang, pas de tableau qui cligne des yeux. Simplement, votre personnage sent que ça va mal tourner. La peur est la sienne, et c’est par identification à votre personnage que votre lecteurice aura peur à son tour.
Merci pour votre participation, et on se retrouve le 21 mars pour la deuxième séance :)))